Publié le 8 avril 2020 | Mis à jour à 10AM

COVID-19 : quand l’investissement intégrant une optique de genre prend tout son sens

Par: Anne-Marie Lévesque, Responsable des questions de genre et d’impact à FinDev Canada, et présidente du groupe de travail du Défi 2X

AML COVID-19 Blog Post

La pandémie de COVID-19 se fait ressentir durement, souvent avec des conséquences désastreuses, sur la santé, les finances et la vie sociale des gens du monde entier, et cela est loin d’être terminé. Il n’est pas exagéré de dire qu’en quelque sorte, tôt ou tard, le virus touchera tout le monde sur la planète. En développement international, nous savons que les personnes vivant dans les économies émergentes d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie seront les plus durement frappées.

Devant la progression inexorable du virus et la manière dont il bouscule les normes établies, il serait facile de céder à la panique et de manquer ce qui ne saute pas immédiatement aux yeux. Il faut bien sûr d’abord combler les besoins immédiats : soigner les malades et atténuer les répercussions économiques les plus pressantes. Néanmoins, au-delà de ces préoccupations évidentes se dessine aussi la possibilité de repenser une réalité que nous avions jusque-là tolérée, en vue de concevoir une meilleure stratégie pour répondre à la crise et, par la même occasion, jeter les bases d’un avenir meilleur.

Pensons à la façon dont les hommes et les femmes vivront différemment la crise. Si le virus ne fait aucune discrimination, nous savons que les effets de sa propagation ne seront pas les mêmes pour tous, et que les femmes, surtout celles vivant dans la pauvreté, subiront les plus lourdes conséquences.

Les épidémies antérieures montrent que les femmes sont touchées de manière beaucoup plus importante par les conséquences sur leur santé, leur famille, leur milieu de vie, etc. Pensons aux flambées de SRAS, d’Ebola, du SRMO, de Zika et de grippe porcine. Tout porte à croire que ce sera la même chose cette fois-ci.

D’après une récente analyse de CARE, les éclosions de COVID-19 dans les pays en développement risquent d’avoir de nombreuses répercussions négatives pour les femmes et les filles, « y compris sur leur éducation, leur sécurité alimentaire, leur alimentation, leur santé, leur protection et leurs moyens de subsistance ».

Par ailleurs, les femmes composent plus des deux tiers de la main-d’œuvre du secteur de la santé à l’échelle mondiale. Ainsi, comme le souligne The Lancet dans son analyse de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique occidentale de 2014 à 2016, « les normes sociales fondées sur le genre ont fait que les femmes étaient plus susceptibles d’être infectées par le virus, vu leur prépondérance […] parmi les travailleurs des soins de santé de première ligne ».

De même, dans le monde, beaucoup plus de femmes que d’hommes occupent des emplois peu spécialisés et peu rémunérés, particulièrement dans le secteur des services, de l’agriculture et de la fabrication. Par conséquent, elles sont souvent parmi les premières à perdre leur emploi durant une crise. Qui plus est, nombre d’entre elles sont seules à pourvoir aux besoins de leur famille; beaucoup sont des mères seules n’ayant que peu d’épargne, voire aucune. Leur vie quotidienne est donc immédiatement menacée. Dans de nombreux pays, l’absence de filets de sécurité sociale universels aggrave l’insécurité à laquelle les femmes se heurtent advenant des mises à pied ou des compressions massives.

Lorsque les écoles, les services de garde ou les garderies ferment, ou lorsque des parents âgés ou des membres de la famille élargie sont malades ou ont besoin d’aide, c’est généralement les femmes qui restent à la maison et deviennent des aidantes non rémunérées. Non seulement il s’agit d’une responsabilité supplémentaire, mais cela augmente leur risque de contracter une maladie. Quant aux femmes exposées à la violence conjugale et liée au genre, les restrictions imposées en raison d’un virus peuvent les empêcher de quitter leur foyer, et les rendent encore plus vulnérables.

Dans certains pays, comme le peu de ressources qui existent devra être réaffecté à la crise, la pandémie de COVID-19 pourrait entraîner des réductions dans les programmes de santé de la reproduction ou de lutte contre la violence liée au genre, ou même leur suppression, au détriment des femmes. S’ensuivra une augmentation du risque de mortalité maternelle et néonatale, de même que du nombre de grossesses non désirées, de cas de violence familiale et d’agressions sexuelles. La fermeture prolongée des écoles accroît aussi le risque de décrochage chez les filles, conséquence qui à son tour est associée à plus de mariages précoces et de grossesses à l’adolescence.

Ainsi, la pandémie et ses répercussions sur l’économie et l’emploi mèneront inévitablement à une baisse de la participation des femmes dans la population active, et par ricochet à un recul de leur pouvoir décisionnel ou de leur autorité dans leur famille, leur travail ou leur milieu.

 

Le grand rôle du secteur privé et des investisseurs

 

Même si nous pouvons prédire sans nous tromper que la COVID-19 touchera plus durement les femmes que les hommes, il est encore temps pour les investisseurs de se retrousser les manches. Le moment est particulièrement bien choisi pour regarder avec des yeux neufs la nature des relations entre les genres dans l’ensemble de nos infrastructures sociales et économiques et pour avancer vers un partage plus égalitaire des ressources, des responsabilités et du pouvoir.

Le secteur privé génère 90 % des emplois dans les économies en développement. Il se doit donc d’intervenir. Chez FinDev Canada, nous croyons que notre rôle est de travailler en étroite collaboration avec le secteur privé pour canaliser l’investissement vers les pays en développement et servir de catalyseur de changement.

L’une de nos priorités stratégiques, c’est l’égalité entre les genres et le renforcement du pouvoir économique des femmes. Pour y arriver, la totalité de nos investissements intègre une optique de genre. En effet, nous évaluons toutes les transactions du portefeuille pour déterminer s’il est possible d’y inclure les femmes et de rehausser leur accès aux possibilités économiques. Ce faisant, nous visons au moins un des objectifs suivants :
 

  • investir notre capital dans des transactions ayant des retombées importantes sur le renforcement du pouvoir économique des femmes;
  • aider les entreprises clientes à favoriser l’inclusion des femmes.

 

Nous savons que tout le monde en profite quand on investit dans le renforcement du pouvoir économique des femmes. Des études ont d’ailleurs montré que l’égalité entre les sexes dans le secteur privé est associée à de meilleurs résultats d’entreprise et à la croissance de l’économie. En moyenne, on observe un rendement des capitaux propres plus élevé (+27 %) et de meilleures ventes (+18 %) chez les entreprises détenues et dirigées par des femmes.

Le potentiel du renforcement du pouvoir économique des femmes nous paraît si grand qu’en 2018, FinDev Canada a lancé, de concert avec d’autres institutions de financement du développement du G7, le Défi 2X, une initiative visant à mobiliser 3 milliards de dollars américains pour investir dans des activités commerciales qui profitent aux femmes. Le projet porte déjà des fruits : notons des investissements d’envergure dans Danper ALV au Pérou et Alitheia IDF en Afrique.

À l’heure où sévit la COVID-19, le groupe de travail du Défi 2X (que FinDev Canada a l’honneur de présider cette année) et le Gender Finance Collaborative ont uni leurs forces pour offrir des pistes de réponse intégrant une optique de genre aux investisseurs dans leurs efforts de lutte contre la pandémie. À très court terme, cela commence par du soutien (aide financière ou services consultatifs) aux entreprises de notre portefeuille actuel, l’injection de liquidités ou de fonds de roulement dans les institutions financières et les intermédiaires qui utilisent une optique de genre et des échanges proactifs sur les répercussions de potentielles mises à pied sur les femmes. L’annonce complète est disponible sur le site Web du Défi 2X.

Notre travail et celui d’autres organisations montrent pourquoi il est gagnant d’investir pour les femmes. Toutefois, ce choix ne sera rentable que si nous changeons notre façon de concevoir l’investissement. L’inégalité entre les hommes et les femmes n’est pas une fatalité; ne laissons pas la COVID-19 l’aggraver, en plus de tout le reste. Au contraire, le temps est venu d’agir concrètement afin de corriger les erreurs du passé et de paver la voie à un avenir meilleur.

Qu’est-ce que cela signifie? Qu’il faut tenir compte des dynamiques hommes-femmes pour orienter les analyses financières et la prise de décisions, et veiller à recueillir les données pertinentes. Qu’il ne faut plus voir l’optique de genre comme un simple atout, mais bien comme un pilier de toute mesure stratégique, qu’il s’agisse d’une intervention immédiate en temps de crise ou de mesures de reprise à plus long terme. Depuis quelques années, le secteur privé est sur une lancée à ce chapitre, ce qui profite à tous. Maintenant plus que jamais, nous devons alimenter cette lancée.

C’est seulement quand l’investissement intégrant une optique de genre deviendra la norme que nous pourrons être fiers, non seulement d’avoir vaincu la COVID-19, mais aussi de l’avoir fait de façon à améliorer la vie des femmes et des filles du monde entier, à les protéger et à leur offrir plus de possibilités, maintenant et pour toujours.